Le Journal de Thomas Jill Wiernon

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Miss Doudou et moi (III)

Miss Doudou et moi (III) by Thomas Jill Wiernon is licensed under CC BY-NC-ND 4.0

 

Vingt et un jours se sont écoulés depuis que Miss Doudou est entrée dans ma vie. Pour l'essentiel, son comportement est plus ou moins demeuré aligné sur celui qu'elle adopta dès sa première semaine sous mon toit, avec ces sempiternels séjours derrière le piano au pied de la balustrade de ma mezzanine. C'est en ce lieu qu'aujourd'hui encore elle passe la majeure partie de son temps. Elle ne le quitte que pour des passages obligés dans sa litière installée au rez-de-chaussée ou pour se désaltérer. Le dernier facteur susceptible de l'arracher à son guet mystérieux coincide très exactement avec l'ouverture de la porte du réfrigérateur. Tout chat digne de ce nom comprend très vite la fonction de ce meuble bizarre qui émet de la lumière et de l'air froid et, dans le même temps, regorge de provisions. A chaque fois que j'y accède, je suis certain de voir une petite boule ronde et noire s'immiscer entre mes jambes pour vérifier le contenu du rayon, juste au-dessus du compartiment à légumes.
- Alors ? Tu me l'ouvres la petite boîte de mousseline là, dis ?
- Miss Doudou ! Tu as tes croquettes en libre-service ! Pour le reste, il faut attendre un peu ! La restauration n'est pas continue ici, tu sais !
A présent qu'elle se sustente régulièrement, sans boulimie, je lui offre quelques compléments plus goûteux, à heure précise tous les jours. Doucement, elle se fortifie, s'étoffe et gagne ostensiblement en poids.
Si l'appétit de Miss Doudou est en soi une source de satisfaction, je demeure un peu plus soucieux et attentif quant à son tempérament. Outre son indéniable penchant pour la solitude, je n'ai jamais vu de chat aussi calme, aussi dépourvu d'agressivité. Même chez les matous les plus doux, si vous prolongez trop les caresses, par exemple, il vient nécessairement un instant où l'hyperstimulation incitera l'animal à manifester plus ou moins explicitement son refus de nouveaux attouchements affectueux. Selon sa susceptibilité propre ou son degré de fébrilité, il peut simplement s'esquiver avec soudaineté, vous exprimer son désappointement par un regard soutenu ou, en un éclair, vous infliger un coup de patte. Or, rien de tout cela avec Miss Doudou ! Je pense raisonnablement avoir assez de recul désormais pour affirmer ceci : lorsque je partage un peu d'intimité avec ma petite protégée, le fait de la caresser ou non ne détermine en rien le temps au cours duquel elle consent à ma présence. Je me suis vu ainsi la cajôler plusieurs fois, vingt à vingt-cinq minutes, voire davantage, sans éveiller chez elle l'ombre d'une réprobation. Dans tous les cas, elle n'a rejoint sa cachette que plus tard, conformément à ce que je crois être chez elle un habitus, non pour fuir précipitamment mes caresses. Cette minouche proviendrait-elle en réalité d'outre-Manche pour afficher un tel flegme ? Certes, j'ai depuis longtemps acquis la certitude que Miss Doudou était une chatte très douce sinon tendre, tout comme il est tout aussi clair pout moi que ce trait n'est pas un atout pour une créature malingre livrée à elle-même. Que nous l'acceptions ou non, l'agressivité est tout d'abord un comportement-clé pour la survie. C'est pourquoi, ne pas la déceler chez Miss Doudou constitue pour moi un motif d'étonnement sinon d'appréhension pour ne pas dire d'inquiétude. Cela pourrait-il cacher un trouble plus profond ?
Alors, oui ! Oui ! Bien sûr ! Je sais ! Miss Doudou feula par deux fois lors de sa visite chez le vétérinaire ! N'est-ce pas là objectivement la démonstration que cette demoiselle est bien pourvue d'un certain caractère et d'une franche irritabilité ? Ce serait fort malhonnête intellectuellement de ma part que de prétendre le contraire ! Ah ! Je le concède ! A force de me concentrer exclusivement sur certains details, j'en omets sûrement d'autres susceptibles de tempérer ou de bouleverser, en le réfutant, mon jugement initial. Peut-être devrais-je en vérité me questionner davantage à mon sujet que sur Miss Doudou ? Pourquoi ne pas admettre tout bonnement que cette dernière se conforme silencieusement et paisiblement à ses lois intérieures, qu'elle évolue à son rythme au gré des mouvements secrets de son être ? Pourquoi, en contrepoint, ne pas me réjouïr nûment de lui offrir sans autre préméditation un environnement immédiat éminemment bénéfique et favorable à ce processus ? Peut-être parce que, à l'instar de bien de mes congénères, j'éprouve parfois certaines répugnances à suivre cette leçon stoïcienne : il y a ce qui dépend de nous et tout ce qui n'en dépend pas. Le second domaine est incommensurable avec le premier et, que je le veuille ou non, c'est sans nul doute dans cet infini des possibles que se meut Miss Doudou. L'
admettre ne m'empêchera pas de me questionner à son sujet, mais je gagnerai assurément en quiétude et en détachement. Le Jardin n'est jamais très éloigné du Portique.

 

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26/06/2022
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