Le Journal de Thomas Jill Wiernon

Le Journal de Thomas Jill Wiernon

Trois heures du matin

Trois heures du matin by Thomas Jill Wiernon is licensed under CC BY-NC-ND 4.0

 

Trois heures du matin.
J'ouvre les yeux, le coeur dans une gangue de glace. Ma conscience émerge sous les brumes d'un rêve.
- Nutty !
Mes premières pensées se cristallisent autour du souvenir de mon chat. En réaction à la morsure de l'absence. Le silence ne miaule pas.
Surviennent alors, dans le ressac des songes, quelques remembrances à la foi tendres et mélancoliques, des bribes d'un passé révolu, inaccompli peut-être.
Ma main caresse un clavier. J'esquisse les notes musicales d'un refrain célèbre :
- Il a neigé sur Yesterday...
Tout à coup, je ne suis plus certain d'appartenir au présent comme si mon être et mon âme s'affranchissaient du cours du temps. Par-delà le piano, un voile auroral oscille sous une brise étrange. Je devine une présence. Mes doigts délaissent les touches. Le chant, lui, demeure, se réverbérant à l'infini :
- ...Le soir où il se sont quittés...
Une silhouette familière s'avance vers moi en se matérialisant. Ce n'est pas mon chat qui revient des ombres, mais un ami très cher : Yan. Il me sourit. Et je réalise vertigineusement, au frôlement de l'éternité, qu'il est parti, soudain, il y a déjà vingt-cinq ans, jour pour jour.
Yan. Pianiste, chef-d'orchestre, enseignait la direction d'orchestre au Conservatoire de Musique de Paris. Il fut pour quelques heures mon professeur de piano et pour toujours un ami. Notre affection mutuelle se scella sur mon évocation des émotions que toujours suscite en moi le dernier et sublime mouvement de Ma Mère l'Oye, Le Jardin Féérique, composé par l'immense Ravel. Parce que nous ressentions le même transport lors de son audition nous nous reconnûmes. Mais la vie est cruelle. Je n'eus le temps de le fréquenter que deux trop courtes années. Avec certaines personnes pourtant, seules comptent la seconde révélatrice, l'intensité du voyage, la densité du souvenir.
Et puis, ce matin, Yan est parti de nouveau. Sans se retourner. la musique s'est tue. Je me suis échoué sur l'aube triste, une seconde fois. Le coeur dans une gangue de glace.

Vidéos :
Williams, Remembrances, Anne-Sophie Mutter · The Recording Arts Orchestra of Los Angeles · John Williams

 

Marie Laforêt, Il a neigé sur Yesterday.

 

Ravel, Le Jardin Féérique, Gustavo Dudamel - LA Phil SOUND/STAGE

 

 


21/06/2022
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